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Dantesque. Epique. Colossal. Grandiose. Même regardé à travers une copie pourrave à l’image blafarde et au son étouffant la moitié des dialogues, The Dark Knight ne peut qu’éblouir. Constat sans doute paradoxal pour un film qui se veut traiter de la noirceur de l’âme humaine… Mais inutile de tergiverser plus longtemps : si ce film était attendu comme le messie de l’été, voire de l’année, il se révèle au final bien plus que ça. The Dark Knight constitue à mon sens tout simplement le meilleur "film de super héros" jamais sorti, même si dans son cas cette appellation semble réductrice et péjorative. En effet, si l’on cherche absolument à catégoriser cet objet filmique hors du commun, le genre dont on le rapprochera le plus certainement s’avère être le polar… et force est de constater que le dernier polar de cet acabit, de cette envergure, bref avec "autant de gueule" que celui-ci n’était autre que HEAT de Michael Mann. Alors oui, oui, rien dans cette remarque de bien original, toute la presse semblant en effet s’être passé le mot. "Bon sang, ça fait vraiment penser à Heat !" nous disait-on dès Noël dernier, lorsque le braquage d’ouverture du film était projeté avant le I AM LEGEND de Will Smith (sur les écrans Imax). Mais ce n’est pas parce que toute la presse s’est passée le mot qu’on va dire que c’est faux, la rébellion pour la rébellion, c’est pas le style de la Cave. Oui, le dernier polar de cette envergure, c’était Heat. Et Heat, c’était il y a dix piges. D’où la remarque assumée : The Dark Knight est sans doute l’un des meilleurs films de la décennie. Point.

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"Ouais... Et puis Al Pacino il avait pas de moto qui baboule, lui !"

Car comment ne pas succomber totalement face à ce polar absolument monstrueux ? Face à cette intrigue immensément complexe (assurément l'un des scénario les plus denses jamais écrits), à ces personnages en proie à tous les doutes, oscillant en permanence sur le fil du rasoir ? Comment ne pas trembler devant la folie de ce Joker, plus effrayant encore que dans le pire de nos cauchemars ?

Le Joker. Alors certes il n'y a pas que lui dans le film, Nolan ne réitérant pas ici les erreurs de Burton, et oui, les qualités de ce métrage sont tellement nombreuses que vous ne pourrez jamais les répertorier… Mais nom d’un cubi pas cher ! Ce Joker ! C’est tout ce qui vous restera dans la tête après être sorti de la salle. Heath Ledger. On attendait beaucoup de sa prestation, on sait maintenant qu’il restera dans les annales pour ce rôle, assurément celui de sa vie. L’acteur fait en effet preuve ici de véritable génie, magnétisant littéralement l’audience à chacune de ses interventions. Le moindre de ses gestes, de ses mots glace littéralement le sang…Car jamais bad guy n’aura été si bien défini que celui du nouveau film de Nolan. Le traitement réservé à ce personnage est simplement époustouflant. Le Joker est ici complètement taré, totalement imprévisible (voir pour s’en convaincre son tour de magie sur le stylo !), et surtout, impossible à cerner. Pour le spectateur, pour les personnages du film. Personne ne le comprend. Personne ne sait qui il est. Ce qu’il veut. Où il va. Il est exactement à l’image de ce que nous promettait Nolan : c’est un électron libre, un être insaisissable, masochiste agissant systématiquement avec deux coups d’avance dans cette grande partie d’échecs le liant à Gotham.

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"How about a magic trick ?"

Il est d’ailleurs intéressant de constater qu’absolument TOUS les personnages du film sont pétrifiés de peur face à ce "freak", car il ne poursuit absolument aucun schéma logique. Le Joker est l’incarnation parfaite du chaos, il représente en somme quelque chose comme la fin du monde… Le manque total d’espoir. C’est d’ailleurs là la thématique centrale de ce film choral magistral. Gotham est une ville en proie au désespoir le plus total, comme si le schéma prévu par Ras Al Ghûl dans le premier opus s’avérait finalement vrai. La décadence faite ville. L'omniprésence de la peur.

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"Euh... C'est pas moi. Je vous jure."

Mais de cette folie n’émergera pas que du mauvais. Ainsi, le personnage d’Harvey Dent sera assimilé à l’autre facette de la pièce qu’il partage avec Batman. Dent, finalement, n’est autre que le White Knight. Mais dans une ville rongée à ce point par le vice et le crime, un tel chevalier a-t-il une chance finalement, de l’emporter ? Il ne faut pas être un fan absolu de l’univers de Batman pour connaître, dans les grandes lignes, le funeste destin de ce personnage shakespearien au possible. Sans pour autant tomber dans le spoil, on pourra considérer la tragédie de Dent comme le pivot narratif du métrage, une tragédie prenant une ampleur inconsidérée lors de l’acte final… et qui ne fera, encore et toujours, que faire rejaillir le machiavélisme absolu et génial du Joker.

Pour revenir justement sur le Joker, il est important de préciser que si ce personnage est aussi réussi, ce n’est pas seulement grâce à la performance de son acteur mais aussi grâce au traitement génial dressé ici par les frères Nolan. La perfection sublime émanant de cet être machiavélique résulte vraiment d’un alliage parfait de ces deux caractéristiques… C’est parce qu’il a été aussi bien écrit ET parce qu’il est aussi bien joué qu’il fonctionne tellement à l’écran… Un esprit malsain dans un corps malsain, en somme….

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Heath Ledger dans ses premiers essais de costume. Déjà, il le faisait grave.

En termes d’écriture justement, ce personnage a été traité comme l’antithèse de celui de Burton dans le 1er Batman… Ici, le Joker n’a jamais été "fabriqué" par Batman et vice-versa. Ici, comme on l'avait vu dans Begins, le meurtrier des parents Wayne n’a jamais été ce Jack Nappier qui s’apprête à virer "Clowny-Shake" dans la demi-heure… Non, ici, on ne saura jamais, mais alors jamais, qui est vraiment le Joker. Et ceci pour une raison simple : sa  véritable identité n’a aucune importance, car elle n’existe tout simplement pas. Il ne donne pas ici l’impression d’un avant et d’un après, comme le passage de la cuve d’acide dans le film de Burton, qui le changeait de gangster un peu salopard sur les bords au statut de véritable monstre. Ici, le Joker semble intimement, profondément taré…depuis toujours. Et ce maquillage, qu’il n’a bien sûr pas porté toute sa vie, prend seulement des airs d’accomplissement. Comme si l’avènement de l’ère du Chevalier Noir lui avait enfin permis d’exprimer totalement qui il était au fond de lui. C’est d’ailleurs tout le propos du film que celui-ci, toute cette thématique était déjà contenue dans la scène finale de Batman Begins (on se rappellera le fameux dialogue sur l’escalade dans la guerre contre le crime).

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Le Jambody avant qu'il n'enfile son costume.

Batman "inspire" littéralement Gotham, comme il le souhaitait dès l’épisode précédent (dans lequel il parlait de devenir un symbole, incorruptible, et signifiant quelque chose pour les gens). Mais cette inspiration prend des formes qu’il n’aurait jamais imaginé. Comme le dit si bien le Joker : il a "changé les choses" et on ne peut pas revenir en arrière. Ainsi, le Joker semble être l'illustration pure et simple, en même temps que le nouveau moteur, de ce changement propre aux rues de Gotham. Le propos majeur du film réside donc dans la responsabilité qui incombe à nos actes…

Et nul doute que le prochain chapitre traitera inévitablement des conséquences, vu la tournure surprenante (et carrément géniale) que prennent les évènements à la fin de celui-ci…

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"Ah. Ah. Ah."

Nolan l’avait déjà prouvé avec Batman Begins : il a su s’affranchir de tout ce qui avait été fait avant lui pour nous pondre sa propre vision du personnage… Une vision plus humaine, plus réaliste, mais aussi plus effrayante. On ne le pensait pas capable de faire aussi bien que le premier opus tant celui-ci tenait du parcours sans faute, et pourtant The Dark Knight surpasse toutes les attentes. Bien loin de faire seulement dans le "bigger and louder", il amène ses personnages et son univers à un tout autre niveau, le drame touchant ici véritablement au sublime et constituant là un authentique et véritable chef d’œuvre, comme en voit… tous les dix ans.

On serait même tenté d'aller plus loin... Car finalement, on pourrait oser ici une autre (et dernière) comparaison. Pour vous donner un ordre d’idées, il s’agit sans aucun doute de l’Empire Contre Attaque des films de super-héros. La seule différence ici étant qu’on sait d’ores et déjà que la suite, contrairement à la saga de Lucas, ne laissera strictement aucune place à la lumière. Tout simplement parce que le happy end ne semble plus exister dans les sombres rues de Gotham.

Et que les derniers sourires illuminant ses personnages... sont érigés au fil d'une lame acérée.

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"Let's put a smile... on that face."