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Avant même de sortir sur les (3 ou 4) écrans, Martyrs enflammait la polémique. Entre les festivaliers choqués, les rédacteurs de Mad Movies littéralement en transe et les menaces d’interdiction de sortie, Martyrs se parait d’une aura de film culte avant même que quiconque ai pu y jeter véritablement un œil. Pourtant, ici, pas de véritable "buzz" orchestré par qui que ce soit, l’interdiction de sortie étant par exemple bien réelle. En fait, le CSA souhaitait interdire le film aux moins de 18 ans, ce qui aurait forcément engendré une sortie "technique" dans une seule sale sur Paris, pendant une semaine. Après un combat acharné, Laugier aura réussi à faire classer son film dans la catégorie "interdit aux moins de 16 ans", lui valant au moins les droits d’une sortie en salles respectable. Enfin, respectable… Le caractère polémique du film lui aura valu une sortie très discrète, sur un parc d’écran extrêmement limité, appuyé par quasiment aucune promo si ce n’est celle du bouche à oreilles. Et les fans de s’organiser, de parfois faire plus de 100 bornes pour aller voir le film. Un film qui devient alors une véritable expérience, autant en dehors de la salle qu’en dedans. Sans aller jusqu’à traverser le pays, votre serviteur aura dû néanmoins s’organiser plus que de coutume avec deux de ses comparses pour pouvoir enfin "témoigner". Et de prêcher la bonne parole autours de soi. "Oui je l’ai vu. Le voyage jusqu’au Labège fut long et dangereux. Mais l’aboutissement de cette quête fut une illumination véritable. Martyrs est un putain de film !!"

Notez que je n’ai pas écrit putain de "bon" film… Car comme le disait si justement un de mes complices, impossible ici de qualifier ce film de bon ou de mauvais. Il existe, et on en ressort avec le sentiment que son existence était nécessaire, que ce film DEVAIT se faire. La réaction du spectateur est ici laissée à sa libre convenance : le discours porté par le film trouvera t-il un écho en lui, ou au contraire le rejettera t-il en bloc ? A chacun sa vision…

Pourtant, que l’on embrasse ou rejette le fond du film (notamment son final des plus éprouvants), impossible ici de nier les qualités de la forme : un montage à couper au couteau, un découpage précis et millimétré, une véritable sensation "d’impact" qui laisse une trace tout le film durant. Ici, on a peur, foncièrement peur. Peur des autres, peur de soi, peur de ce putain de film. Jusqu’où va-t-il aller ? De nombreuses fois durant la séance, je me serais retrouvé à prier intérieurement pour que ça s’arrête… au moins un petit peu. Que le film fasse une pause, qu’il me laisse souffler. Et pourtant, bien au contraire, tout ne fait que continuer, qu’empirer dans cette véritable descente aux enfers, au propre comme au figuré.

On partage alors le destin de ces personnages, on souffre littéralement avec eux. On a mal. Et pas seulement pour eux. On a foncièrement mal : voir ce que l’on nous montre ici peut vraiment faire mal, même si on sait pertinemment qu’il ne s’agit que de maquillages, de jeu d’acteurs… Et pourtant, quelque chose semble subsister "au-delà" de cet amas d’artifices, quelque chose s’emparant de notre cœur, nous interpellant sincèrement… On ne peut s’empêcher de regarder tout en ayant envie que cela s’arrête. Pas question ici de quitter la salle, comme ça a pu être dit ici et là ("le film tellement choquant que tu vas quitter ton siège, youhou"). Il ne s’agit pas d’effets gores, bien que le film en soit rempli, ni même de violence physique… mais bien morale. On parle de souffrance. D’une douleur croissante, ne s’arrêtant jamais (elle reste à coups sûr en sortant de la salle), de quelque chose d’indicible et qui semble sans but.

Et tout le propos du film est là. S’interroger sur l’utilité d’une telle souffrance, sur sa raison d’être. Questions qui ne manqueront pas de résonner dans votre tête au milieu de la séance ("Mais pourquoi est-ce que je m’inflige ça ? Qu’est-ce que je fais là, à mater ce truc horrible ?") et qui trouveront un écho des plus intelligents lors du dénouement, aussi indispensable que non souhaité.

Parler de Martyrs sans spoiler est un véritable calvaire tant on aimerait en débattre, en discuter pendant des heures. Rarement j’aurais autant aimé discuter d’un film à sa sortie que pour celui là… Martyrs est un film qui ne parlera à personne de la même manière, d’où l’intérêt de le voir la tête la plus vierge d’informations possible, et si possible à plusieurs (seul, vous ne le tiendrez pas). Laugier sait très bien que son film suscitera le débat, qu’il aura des fans et des détracteurs, car il soulève des points sensibles, et va jusqu’au bout de ses opinions. Martyrs fait indubitablement partie de cette race de films qui ont la trempe de s’assumer jusqu’au bout, quitte à vous laisser sur le carreau ou à se faire cracher dessus ; c’est un film fait avec du cœur, par des passionnés, des fous, des personnes touchées par la grâce de cette souffrance qu’ils auront enduré pour accoucher de cet enfant effrayant. Les acteurs sont ici possédés, transcendés par leurs rôles, la caméra n’existe plus, il n’y a plus que cette histoire effrayante, que ces questions que l’on ne veut pas se poser…

Vite vu, vite oublié ? Tout le contraire. Il vous faudra galérer pour le voir (trouver une salle le diffusant, s’y rendre, tenir le coup pendant le film) et vous vous en souviendrez même dans plusieurs années.

Martyrs est-il un bon film ? C’est en tout cas un film que l’on se doit d’avoir vu.