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Attention, il est recommandé d'avoir lu le livre et/ou vu le film avant de lire cet article qui, pour chercher une réponse à des débats de fond, se lance dans le SPOIL de manière sévère. Vous voilà prévenu ^^

S’attaquer à quelque chose de sacré n’est jamais une tâche facile. S’attaquer à LA BIBLE l’est sans doute d’autant plus. Et c’est bien de Bible dont il est ici question, à savoir l’ouvrage ultime vénéré par tous les gros geekos du monde entier, ceux avec qui Hollywood a compris qu’il y avait du pognon à se faire. Beaucoup de pognon. D’où l’effervescence de projets d’adaptations de super-héros sur grand écran, débuté timidement avec un pourtant réussi Blade, suivi de quelques autres films au succès plus ou moins retentissant. Puis vint l’avènement de Peter Parker. Et la thune de rentrer par millions de milliards, changeant toute la manière qu’avait Hollywood d’aborder leurs chèques de fin de mois.

Aujourd’hui, c’est la fête des mecs costumés. Le re-launch de la franchise Batman mettant un point d’honneur, avec le fabuleux The Dark Knight, à faire triompher le comic book movie autant dans le cœur des critiques que dans celui des fans, voire même, cerise sur le gâteau, dans celui du grand public. Et le cash de rentrer de plus belle.

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The Holy Bible.

Et nous voilà à Watchmen. Pavé de plus de 200 pages, réputé inadaptable pendant plus de vingt ans. La Bible des Geeks. Sans doute l’un des premiers comic book à avoir mérité le nom un brin pompeux de "graphic novel", histoire de bien montrer qu’on avait là quelque chose de sérieux, une véritable œuvre d’art à part entière. Et ça n’est sans doute pas faux, Watchmen prenant un malin plaisir à ré-inventer le concept de super-héros, l’attaquant sous un angle pseudo réaliste, s’intéressant plus aux états d’âmes d’anciens vigilantes à la retraite qu’à leurs frasques héroïques, lointaines et révolues. La fin, sur laquelle nous reviendrons plus bas, se permettait même de réinventer le concept du super méchant à travers une inversion des valeurs des plus subtiles… bien qu’illustrée de manière assez maladroite, en tout cas de mon humble point de vue.

Adaptation

Et si il est une chose que l’on ne peut nier aujourd’hui, c’est que Snyder était bien l’homme de la situation. Non pas qu’il soit un génie ou même, comme cité dans le trailer du film, un "visionnaire"… -_-' Non, Snyder est juste un putain de bon technicien. Un homme d’images, un vrai. Aimant les beaux cadres, les travellings harmonieux et forcément…. les ralentis. Dans cette optique, il avait déjà montré tout son savoir faire à travers le très graphique 300, à travers lequel chaque plan semblait sortir d’une page de comics, ses ralentis insistant d’autant plus sur l’aspect iconique de ses personnages, les figeant comme des statues en pleine gloire. 300 avait donc prouvé trois choses importantes vis-à-vis de Snyder : 1) il sait produire de belles images, rendant hommage au support d’origine de ses métrages. 2) Il a une réelle déférence, un réel respect pour ce qu’il adapte (contrairement, au hasard, à Paul Anderson pour Resident Evil). Et enfin 3), point le plus important pour les patrons d’Hollywood : il sait comment faire de la thune (le carton cosmique de 300 parle pour lui).

Et que dire aujourd’hui de son Watchmen, si ce n’est qu’il est tout simplement foutrement réussi ? En effet, s’il y aura toujours des vieux nerdz d’avant guerre prêts à gueuler dès qu’on touche à leur Livre de Vie (Jackson en aura fait les frais sur son époustouflant Seigneur des Anneaux), nier la qualité du travail accompli ici relèverait tout simplement de la mauvaise foi. Pour la première fois, l’impensable se produit : les Watchmen prennent vie.

Ainsi, si la scène d’ouverture, à savoir l’assassinat du Comédien, constitue d’ores et déjà l’une des plus jouissives du film (excusez moi les mots mais tout simplement… quel putain de fight !), l’adhésion du spectateur se fera totale dès la première ligne de dialogue du personnage de Rorschach.

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"Burn, mother fucker !!"

Rorschach. Encore une fois désolé mais… quel putain de bon personnage !! Une gueule crevant littéralement l’image, une voix vous donnant des sueurs froides… jamais en lisant le comic book n’avais-je imaginé une voix plus parfaite pour lui. Et si encore il ne s’agissait que de ça ! Mais même lors de sa capture, quand il se fait démasquer, Rorschach continue encore et toujours à vous glacer le sang. Tout le mérite doit pour cela revenir à son fantastique interprète : Jackie Earle Haley. Un acteur méconnu, à la carrière en dents de scie (il aura notamment joué les méchants à la télé dans Mac Gyver ou encore le Rebelle… <.<) et qui pourrait bien enfin retrouver le succès qui lui est dû. Son interprétation est en effet ici du calibre de celle de Ledger pour le Joker du Dark Knight, même si forcément, le temps d’apparition à l’écran n’est pas le même (on en redemande pour l’inévitable version longue !)

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"Burn ! Buuuuuurrrnnn !!" xD

Le personnage de Rorschach, narrateur et coeur de l’intrigue ici dévoilée s’avère donc une réussite totale. Et réussir Rorschach, c’est réussir tout le film. Le reste du cast ne peut donc fatalement qu’être parfait lui aussi, d’un Hiboux bedonnant oscillant sans cesse entre le légèrement ridicule et le très très classe à un Dr. Manhattan tout simplement trop beau pour être vrai… Tout dans ce film n’est ici qu’une parfaite réussite. "Tout ? Même la fin ?"

La fin des haricots

Car oui, nous en venons enfin au cœur de la polémique. A cette fin changée. A cet affront, cet outrage honteux, ce sacrifice satanique comme certains n’hésitent pas à l’appeler. On a modifié leur Bible. On a osé changer un verset du livre sacré. Mais avant de crier au scandale, ne faudrait-il pas tenter une analyse un tant soit peu critique des faits ici établis, tel un juriste devant trancher dans ce qui semble être une véritable affaire d’Etat au sien de la communauté Geek mondiale.

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"Beuh... ?" o_O

Le Poulpe Géant a disparu. Voilà donc quels sont les termes exacts du sacrilège. Revenons donc un peu au fait : le plan parfait d’Ozymandias, pour éviter aux divers pays du monde de s’auto-détruire dans une guerre aux allures d’holocauste, était de leur donner un ennemi commun. De leur en inventer un. De leur faire croire à cet ennemi imaginaire (une farce ne pouvant que détruire le Comédien). Un ennemi plus terrifiant que tout, rabaissant ainsi leurs conflits au rang de querelles de bas étage, forçant les belligérants du monde entier à s’unir contre ce nouvel adversaire du monde. La logique était radicale. Elle est toujours présente, intacte, dans le film de Snyder. Mais ce qui a bel et bien changé, c’est l’illustration de cette logique.

Ce n’est pas un secret d’Etat, j’ai toujours eu un problème avec la fin originale de Watchmen. Quelque chose sonnait faux pour moi. Ozymandias décidait de créer une sorte de poulpe géant, pour faire croire… à une attaque extra terrestre. Ce dessin, déjà bien trop "comics" à mon goût, conjurait déjà avec tout ce qu’il m’avait semblé saisir du projet Watchmen, qui était de ramener les histoires de super héros à un niveau réaliste, concret, terre à terre. Quand bien même, ceci mis à part, l’exécution de ce plan était encore plus étrange. On apprenait que la téléportation entrainait fatalement la mort de la créature (question : pourquoi ? Quel intérêt, sur le plan scénaristique ?), et qu’elle apparaitrait "déjà morte" dans les rues de New York. Mais cette apparition entrainerait alors une explosion provoquant des millions de morts et, cerise sur le gâteau, une "onde psychique", sensée déstabiliser les voyants du monde entier (WTF ??!?). J’avais beau me dire "Mais c’est culte, t’as pas le droit de critiquer" quelque chose clochait… Pourquoi, par exemple, ne pas avoir écrit tout simplement que la téléportation marchait nickel et avoir terminé sur une bataille titanesque au sein de la ville, entre ce monstre et l’armée, voire entre ce monstre et nos héros ? Quand bien même le principe était de montrer l’impuissance de nos vigilantes masqués face à ce plan démoniaque, une petite scène de "rampage" dans la ville, avec un monstre détruisant tout sur son passage n’aurait pas été malvenue… J’ai beau retourner le problème dans tous les sens, cette "mort instantanée par téléportation" ne raisonne chez moi que comme une histoire d’économie. Economie de papier, de scène (il fallait boucler la série), d’efforts pour le dessinateur. Bref, et même si ce n’est qu’un sentiment personnel et forcément très subjectif, à mon niveau ça ne passait pas.

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"J'ai un super plan avec un poulpe !" TAN-DAN-DAAAN ! xD

Et visiblement pas non plus à celui de Snyder, qui eut les guts de changer drastiquement tout ça. Et si la logique reste EXACTEMENT la même que dans le comics (l’ennemi commun inventé, tout ça… <.<), l’écriture ici présente s’avère d’autant plus redoutable de cohérence. En effet, le plan d’Ozymandias est désormais de faire croire à une attaque du Dr. Manhattan contre la terre, en faisant sauter les points chauds de la planète (New York, Seoul, Hong Kong, Tokyo, Moscou…) grâce à une forme d’énergie répliquée sur celle de l’homme bleu. Ce plan fait ici à mes yeux infiniment plus de sens, car Ozymandias se sert alors du SEUL ET UNIQUE facteur fantastique présent dans l’intrigue, à savoir le Dr. Manhattan. "LE Surhomme" comme l’appellent les médias. Un véritable Dieu vivant, véritablement omnipotent et faisant l’œuvre, en toute logique, d’un véritable culte (comme nous le suggèrent ces images de Viêt-Cong prosternés devant lui) comme d’une peur tout aussi compréhensible. Tous ces éléments étaient bel et bien présents dans l’œuvre originale, qui nous narrait entre autre le détachement de la condition humaine de cet être "au dessus", de cet homme devenant… Dieu.

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Birth of a God.

Quoi de plus naturel alors que de faire croire alors à la population qu’il se serait retourné contre le monde et sa folie, lançant un "avertissement" en terrassant des millions de vie, afin de bien montrer qu’il a le pouvoir de détruire tout chose existante s’il le juge nécessaire ? Scénaristiquement, rien ne peut paraître ici plus logique. Le Dr. Manhattan fait déjà partie intégrante du script. Il existe aux yeux du monde depuis des décades. Un monde qui s’est accoutumé à l’idée qu’il pouvait y avoir quelque chose en dehors de la réalité, ce quelque chose étant constitué ici par quelqu’un. Le Dr. Manhattan est unique, il ne fait pas partie d’une espèce précise. Il n’y a pas d’autres personnages dans les villes du coin avec des pouvoirs différents (style une araignée marchant sur les toits, un homme avec des griffes, etc.) Non, le reste du monde est à l’image du nôtre : totalement normal, désespérément réel. Et c’est ce qui rend, à mes yeux, tout le projet Watchmen si brillant. LA SEULE exception à la règle ne peut qu’être totale et sans limites. Manhattan n’a pas de "simples" pouvoirs comme voler, ou respirer sous l’eau. Il peut littéralement tout faire, y compris réduire le monde en cendres s’il le désirait. Ozymandias n’avait pas à aller chercher plus loin. Et je continuerais toujours de me demander pourquoi Alan Moore, l’auteur d’origine, y est allé… pour nous servir un cadavre de poulpe géant aux résonnances psychiques (>.<). On pourra alors argumenter sur le fait que Watchmen a quand même 20 ans d’âge (ce qui est très recevable) mais aussi surtout que c’est à la base… un comic book. Et c’est cette recette, justement très comic book (histoire "out of space" de dimensions parallèles etc…o_O ) qui pour moi dénote avec le projet "réaliste" du graphic novel.

Quoi qu’il en soit, et c’est sans doute le plus important, ceux ne connaissant pas la BD originelle ne feront à coup sûr aucune objection devant le dénouement aujourd’hui présent en salles, preuve que celui-ci, en dehors de toute notion de trahison et de "c’est mieux/c’est moins bien" fonctionne correctement.

Enfin, accuser Snyder de manque de respect serait honteux tant on sent derrière chaque image à quel point celui-ci est allé jusqu’au bout dans sa volonté de transposer le comic book à l’écran, revendiquant même le ridicule de nombre de costumes kitchissîmes ayant bien du mal à passer aujourd’hui (même si cet effet était également – du moins en partie – voulu dans la BD d’origine). Dans cette optique, on se dit juste que le Poulpe, c’était le truc de trop. Nous ne sommes plus devant une BD mais devant un film, et si Snyder voulait que son film fonctionne, il fallait qu’il change cela. Quitte à se mettre bon nombre de fans à dos. Dommage pour eux, surtout qu’il faut vraiment avoir des œillères pour ne pas voir ici tout l’amour que porte le réalisateur à l’œuvre originale de Moore.

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Les costumes de la loose. Respect, on vous dit !

Finalement, la seule véritable trahison qu’on pourrait lui reprocher résiderait plutôt dans ses batailles homériques. Bien que peu fréquents, les affrontements sont de type "over the top" à base de coups spéciaux impossibles et de kicks de l’espace (par exemple quand le Comédien pète un mur d’un seul coup de poing), nous faisant demander si finalement ils n’ont pas quelques pouvoir, ces mecs là. Mais on pardonnera volontiers cette petite déformation professionnelle du réalisateur de 300, tant justement, ces affrontements se révèlent jouissifs au possible, faisant remonter l’adrénaline du spectateur juste ce qu’il faut pour se relancer dans l’intrigue avec plaisir.

Quoi qu’il en soit, Watchmen, c’est loin d’être fini. On parle en effet d’une inévitable version longue en DVD, qui sera plus que la bienvenue (on veut plus de Rorschach ! xD), mais aussi d’une version longue ++ encore plus longue, intégrant au fil de l’intrigue les « Tales of the Pirate » qui ponctuaient les chapitres de la BD, réalisés ici en anime (et dispos dès aujourd’hui en DVD d’ailleurs, avec Gerard "Leonidas" Buttler faisant la voix du pirate !). Cette version ultimate approcherait alors des 5H de métrage ! (ouch ! Quand on parlait de Bible, les 10 commandements de De Mille ne sont pas loin <.<)

En attendant, vous aurez bien compris qu’on ne peut que vous conseiller de vous ruer dans vos salles pour aller voir Watchmen au cinéma, assurément l’un des plus grands films de cette année. Un film qui, tout comme la BD en son temps, influencera sans aucun doute les futures adaptations que nous réserve l’usine à rêves d’Hollywood. Bring it on, The Avengers ! xD